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JEAN LÉRIN

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--UNE SÉLECTION DE TEXTES--



t------------- Philippe Dagen : "Une simplicité extravagante"   drapeau

t------------------- Pierre Paillet : "J'attends beaucoup de l'imprévu"

t ---------------- Dominique Bosq : "Jean Lérin de faces et d'échos"

t-- Pierre Masset : "Le temps est une des dimensions du tableau"


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"Jean Lérin de faces et d'échos" par Dominique Bosq, professeur agrégé d'art plastiques.
Il enseigne à l'université d'Aix-Marseille, ainsi qu'au lycée St-Exupery.

"Jean Lérin de faces et d'échos"    

J’ai d’abord aperçu les œuvres de Jean Lérin de loin, j’ai eu alors l’impression que quelque chose ou quelqu’un m’épiait.
J’ai vu comme un regard perdu au-delà des distances qui scrutait le vide. Il fallait que j’aille à la rencontre de cette étrangeté. Les œuvres de Jean Lérin possèdent un pouvoir d’attraction. Elles nous font face et, lorsque nous voulons en définir simplement leur présence, elles se dérobent. Elles déploient une telle intensité de signes, de couleurs, d’apparences et de dissimulations, de résurgences et d’enfouissements, qu’au temps du regard doit s’ajouter celui de l’introspection. Comment dénouer ces écheveaux, ces traces, ces palimpsestes aux mémoires diffuses qui se jouent des apparences, qui chevauchent on ne sait quelle frontière entre limite et transgression.
J’ai revu un peu plus tard les œuvres de Jean Lérin chez lui, dans son atelier. La question qui me taraudait alors l’esprit était de savoir si, passé la porte de l’atelier, je retrouverais cette conversation avec les œuvres, ce rapport et cette intimité qui font que, dès les premiers regards, on entame une relation, une connivence d’échanges et de plaisirs, comme la reconnaissance d’une vieille amitié forgée sur des attirances inaltérables.
Les visages habitent de grands formats carrés qui, par leur échelle, 160 cm de côté, imposent à priori une certaine distance avec le spectateur. Contraint dans cette première approche qui permet de faire connaissance, on éprouve vite le besoin de se rapprocher. Les portraits s’affirment au départ dans une sorte d’apparence monolithique, ils sont centrés, et d’une symétrie presque parfaite. Avec un deuxième temps du regard apparaît alors ce qui vient construire la figuration, ce qui conduit le regard, ce qui fait perdre les liens d’un éventuel schéma au postulat prédéfini. On fixe alors cet étonnant jeu de signes noirs qui font et défont la silhouette, qui affichent et déchirent un effet de cadrage, qui cachent ou sous-tendent une architecture déstructurée et énigmatique.
Entre équilibre et déséquilibre, une architecture secrète anime les œuvres de Jean Lérin. Intrigué, il me confia un secret d’artiste, un modus operandi qui est à l’œuvre dans un grand nombre de ses toiles.
En se rapprochant de la peau de l’œuvre, là où se joue et s’étend la matière, des strates de recouvrement et de transparence laissent percevoir une géologie complexe avec des traces antérieures, des éclats colorés semblant surgir d’un autre espace.
On voit apparaître des tensions souterraines réappropriées et nouées à la surface de l’œuvre. Jean Lérin met en tension l’espace pictural par approches successives. Il explique que les premières traces sur une toile explorent souvent une aventure initiatrice ne préfigurant et n’annonçant pas l’issue de l’œuvre. Il s’agit d’un corpus indispensable et précieux générant dans la suite de la création, réactivité, doute et tension. Tout reste à faire, à refaire, mais une mémoire s’est déjà inscrite sur la toile pour initier, pour rebondir, pour s’affranchir aussi.
La richesse vient de cette cohabitation qui est en fait inscrite dans l’épaisseur de la matière.

Les séries sur les visages, les poissons, fruits, légumes ou coquillages, nous entraînent dans des expériences colorées subtiles qui n’excluent pas des jeux de stridence très pertinents. La couleur qui anime les toiles de Jean Lérin est comme émiettée, des éclats de couleur peints se condensent ou semblent briller violemment par endroit sur le tissu de la toile comme sur un tissu de soie.
Ces vibrations colorées affirment ou contredisent les lignes enlacées et interrompues qui agissent comme des marqueurs d’un dessin plus ou moins effacé.

De la couleur il faut parler encore à la manière d’un Sigmar Polke ou d’un Robert Rauschenberg, sans oublier cette filiation évidente avec Picasso aussi bien avec les déconstructions répétées des figures qu’avec les ajouts d’éléments extérieurs à l’œuvre dans sa période cubiste.

Jean Lérin peut introduire dans ses surfaces peintes des matériaux d’emprunt colorés, des bribes de trames mécaniques de papiers peints aux motifs plus ou moins visibles et répétitifs. Cette immersion dans la peinture de matériaux extra-picturaux vient apporter un supplément de signes qui donnent un relief particulier à la peinture. Tout d’abord ces trames agissent comme des vibrations colorées. Elles portent des motifs savamment choisis qui agissent suivant les œuvres comme des contrepoints de couleur ou de formes en complète symbiose avec la figuration. Elles animent et revendiquent un espace puis se fondent à leur tour dans l’harmonie générale. Elles apportent un degré de légèreté, d’insouciance et surtout un degré de réalisme qui bouscule l’espace pictural. C’est une rencontre avec le réel, déjà à l’œuvre avec les dadaïstes, que l’on surprend sur les toiles de Jean Lérin. Le quotidien s’invite dans la peinture, actualise les références, le vocabulaire plastique devient riche de tous ces écarts. La peinture reflète notre vie d’aujourd’hui.

Même lorsqu’il s’agit par exemple de poivrons rouges sur un format carré de 160 cm de côté la présence de la peinture est surprenante. Sur un fond déstructuré mais si justement rééquilibré, deux poivrons géants d’un rouge intense nous font face et semblent s’arracher de l’espace pictural. La représentation est cette fois-ci réaliste au point que les ombres portées qui se sont introduites dans la figuration semblent soulever les poivrons pour les faire apparaître mieux encore. La puissance de la couleur est très présente. Le rouge qui semble maculer la trame sous-jacente de la peinture, qui dégouline sur une partie de la toile, affirme au-delà de la figuration une force symbolique indéniable. L’œuvre est prête dans sa clarté et sa fulgurance à se livrer pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle peut offrir comme émotions complémentaires.

C’est en fin coloriste, constructeur d’espaces impossibles, fasciné par le visage féminin et ses variations ou par simplement quelques fruits ou poissons dans une assiette, que Jean Lérin construit son parcours artistique. C’est avec subtilité et toujours avec une part d’inattendu que l’on retrouve toile après toile ses thèmes de prédilection. Chaque œuvre est différente, chaque œuvre s’offre pour un parcours visuel intense où se joue un moment d’harmonie dans un temps suspendu.

Dominique Bosq



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