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JEAN LÉRIN

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--UNE SÉLECTION DE TEXTES--



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"J'attends beaucoup de l'imprévu" par Pierre Paillet    


Ma première rencontre avec les peintures de Jean Lérin eut lieu dans son atelier. Une amie qui partage ma passion pour l'art contemporain m'avait parlé de ces grands portraits que je devais voir absolument. C'est elle qui s'est chargé d'établir le contact, et c'est tout naturellement que nous nous sommes rencontrés.
Entrer dans l'atelier d'un peintre c'est toujours un moment décisif.
Très vite, j'ai compris que cette peinture avait une unité et une autorité incontestables.

Les grandes toiles figuratives de Jean Lérin déploient un univers où l'aléa et l'imprévu jouent un rôle décisif.
Comment en peinture produire de l'aléatoire ? Et comment s'en saisir sans le dénaturer ?
Pour y parvenir, chacun de ses tableaux se construit par une série de superpositions et de recouvrements successifs.
Il y a superposition jusqu'à la destruction de la logique, afin que les formes et les couleurs ne coïncident plus avec un schéma préétabli, avec une intention particulière. C'est ainsi, assuré de ses moyens et de sa méthode, que Lérin construit chaque tableau selon une illogique dont il m'explique les étapes.
Admettons : un portrait.
Il prend une toile vierge et la travaille systématiquement sur sa face écrue.
Le portrait qu'il compose est un buste féminin. Dans son œuvre, ce sujet est récurent.
D'un tableau à l'autre, le visage qu'il représente garde les mêmes proportions.
La matière qu'il utilise est faite d'acrylique et de papiers aux motifs variés qu'il colle tantôt comme des trompe-l’œil, tantôt comme un fond, tantôt n'importe comment. Arrive le moment où le tableau ne peut pas être poussé plus avant.
Il est réussi ou pas, mais cela lui importe peu puisqu'il va être recouvert.
Non pas qu'il ne puisse réaliser un tableau en une seule exécution, mais simplement parce que sa manière est autre. Aucun de ses tableaux, même s'il lui semble réussi, ne sera gardé en l'état, parce que m'explique-t-il " trop construit volontairement ".
L'avantage d'agir ainsi me confie encore Jean Lérin, c'est : " je dédramatise l'acte de commencer un nouveau tableau, puisque je sais par avance que le tableau terminé ne sera qu'une étape. C'est à partir du moment ou je le tourne pour le recouvrir par un autre portrait ou une autre nature morte que tout commence vraiment. Il faut toujours qu'il existe au moins un tableau sous le tableau pour que ça fonctionne. " À ce moment de l'exposé, on pourrait lui objecter : à quoi bon composer entièrement un tableau, alors qu'il suffirait de faire des formes quelconques, de différentes couleurs, et le tour serait joué. Il n'y aurait plus qu'à commencer le nouveau tableau.
Cette ruse est vaine m'affirme t-il " parce que dans ce cas, chaque forme et chaque couleur seraient nécessairement posées avec l'intention de jouer un rôle précis dans l'organisation du tableau à venir. En l’occurrence, les ruses échouent toutes. C'est comme si la peinture comprenait l'astuce, comme si elle savait que le chemin n'a pas été entièrement parcouru. " Les ruses échouent toutes ".

Il faut vouloir autre chose qu'un tableau réussi pour faire de tels choix. Il préfère miser sur la surprise, l'inattendu, jusqu'à ce que l'image impose sa volonté organisatrice. Voici ce qu'il en dit : " Dans mon travail, tout ce qui échappe à mon intention, à ce que je peux prévoir, est toujours supérieur à ce que j'aurais pu faire en décidant entièrement du résultat. " Puis il ajoute : " j'attends beaucoup de l'imprévu ".

Ainsi dit, tout cela paraît simple, tout cela paraît évident.
Comme paraît évident ce grand portrait qui montre un buste de femme dans une attitude frontale. Évidence trompeuse, faite de couleurs juxtaposées sans lien apparent, où prédomine le tracé sur le modelé et le dessin sur la couleur. Évidence trompeuse encore que ce chemisier pied-de-coq. Il est fait de papiers collés ; ici, l'option du trompe l’œil est retenue et donne à l'ensemble un aspect moins solennel, presque enfantin.
En regardant les peintures de Lérin, je ne peux m’empêcher de penser aux grandes décorations murales de la seconde période romane, comme on peut en voir notamment au musée d'art de Catalogne. Ces portraits au regard de statue, l’extrême simplification des formes réduites à des traits noirs qui enferment littéralement la couleur...Par delà ce rapprochement avec l'art Roman, le plus étrange, c'est ce caractère de nécessité par quoi s'impose ces images.

Mon amie avait raison, je devais absolument voir ces grands portraits.


Pierre Paillet.

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